Le Sommet de Jérusalem, qui s'est tenu du 12 au 14 octobre 2003 à l'hôtel King David de Jérusalem, a scellé l'alliance entre trois groupes bellicistes : les anciens de la Guerre froide à Washington, les fondamentalistes évangélistes et la mafia russe en Israël. Ensemble, ils ont fondé un organisme permanent pour coordonner leur politique commune qui "conduira à l'avènement de la Jérusalem Céleste après l'anéantissement de l'Islam."
Tout le gratin des fanatiques religieux, tant les fondamentalistes chrétiens étasuniens que les ultras juifs, étaient présents avec, notamment, le très influent ex-sous-secrétaire à la Défense, Richard Perle, ami personnel de Rumsfeld; le conseiller de Doobleyou pour le Proche-Orient, Daniel Pipes; l'ancien premier-ministre israélien, Benjamin Netanyahou, ainsi que des ministres du gouvernement Sharon dont Uzi Landau et Avigdor Lieberman. Techniquement le sommet a été organisé par Dmitry Radyshevsky au nom de la Fondation Michael Chernoy.
(Simple comptable juif au Kazachstan, qui percevait un salaire mensuel de cent roubles, M. Chernoy est devenu subitement le propriétaire de toute l'industrie de l'aluminium en Russie ! Considéré comme le "parrain des parrains de la mafia russe" il fut le principal investisseur en Bulgarie. En août 2000, il fut accusé de complot et interdit de séjour en Bulgarie, il se réfugia alors en Israël, où il fut blanchi.)
"Israël est l'alternative morale au totalitarisme oriental et au relativisme moral occidental. Israël est le Ground Zero de la bataille centrale de notre civilisation pour sa survie", précise l'Appel du Sommet de Jerusalem. Il faut sauver la civilisation face à la "faillite morale de l'ONU" et aux pacifistes "démoniaques".
Théopolitique américaine
Dva Rima pali, tretij stoit. A tchetvertomu Romu ne byvat'. "Ecoute pieux Tsar! Deux Rome sont tombées, la Troisième est debout, et il n'y en aura pas une quatrième." Par cette lettre au tzar au 15e siècle, le moine Philotée exprime l'idée qu'après la chute de Constantinople la capitale du monde chrétien est Moscou et la mission de la Russie est d'être le phare de l'humanité jusqu'à la fin du monde.
Bien qu'athées, les bolchéviques ont repris cette idée. Si le messianisme juif alimentait le trotskisme, la "Troisième Rome" chrétienne alimentait le léninisme, puis le stalinisme. En élaborant la doctrine du rôle dirigeant du parti communiste dans la société russe, l'URSS se donnait pour mission de diriger le mouvement ouvrier international. Puis Staline a entrepris la construction d'une société communiste dans un seul état qui devait servir d'attrait et de modèle pour les peuples en quête d'une société juste et de l'avenir radieux.
En revanche, l'Amérique a sa vision fondée sur l'Ancien Testament. En débarquant dans le Nouveau monde, les premiers immigrants s'imaginaient avoir atteint la terre promise, en s'identifiant au peuple élu atteignant les côtes du Nouveau Israël. Dans l'idéologie puritaine empreinte de calvinisme, on est élu ou non élu. Le peuple élu ne peut pas être ni vaincu ni occuppé, il a une mission à accomplir. Il a le droit par exemple décimer les autochtones (peuple non élu). En 1845, au moment de l'annexion du Texas, on pouvait lire dans la presse : C'est notre destinée manifeste d'envahir ce territoire alloué par la providence divine (voir le récent livre de Nicole Guétin : Destinée manifeste, Paris).
Cette influence du religieux dans le discours politique est une constante dans l'histoire américaine : On diabolise l'ennemi (l'Empire du Mal, l'Axe du Mal) ; on cherche l'idéal d'absolu, de pureté ; on se sent sous le regard de Dieu, ce qui justifie une intervention guerrière. Cette analyse est faite par Johan Galtung (United States Foreign Policy As Manifest Theology, San Diego 1987 !!).
D'après ce Norvégien, fondateur de Peace research, les Américains voient le monde comme une pyramide, dont la base sont des LDC (least developed country), au dessus il y a des MDC (more developed country) et au sommet le WDC (Washington, DC). Au dessus de WDC il n'y a que le Dieu.
L'axe de la pyramide représente le Bien. L'Amérique étant au sommet, aucune organisation, aucune culture, aucune idéologie ne peut être meilleure que la leur. L'ONU, l'UNESCO doivent reconnaître l'Amérique comme le Bien Suprême, sinon on les quitte. Si le droit international gène la volonté américaine, il cesse d'être international et peut être ignoré. Les autres pays doivent rendre compte à l'Amérique, l'Amérique rend les comptes à Dieu.
Sous le sommet se trouve un cercle d'alliés de l'Amérique, les MDC. Les alliés doivent être reconnaissants qu'on les consulte avant toute décision importante, mais ce ne sont pas eux qui décident. Pour adhérer à ce cercle, il faut satisfaire à 3 conditions sur 4 : richesse, marché libre, élections libres, foi judéo-chrétienne. Exception, pour accepter la Chine on se contente de 2 conditions, richesse et marché libre.
En dehors de la pyramide se trouvent les pays proches du Satan. Seule l'Amérique est capable d'affronter le Mal, de décider qui sont ces pays voyous, mais elle sait aussi reconnaître une repentance sincère des anciens voyous (le Japon, la Russie...). Le devoir principal des autres membres de la pyramide est de ne pas contrarier la volonté des EU. Pour récompense, ils reçoivent le reflet de la lueur divine américaine, ainsi que la promesse de protection.
Dans la lutte contre le Mal, l'Amérique ne s'engage pas forcément militairement. Dans chaque pays, il y a des forces du Bien et des forces du Mal. Le devoir moral est d'aider les forces du Bien, même contre la volonté des populations (Chili, Nicaragua). Parfois une somme rondelette suffit pour accepter l'arbitrage du shérif américain. Ce n'est que lorsqu'un pays est complètement dans les mains du Satan qu'on n'y trouve plus de forces du Bien. Alors le pays est bombardé jusqu'à retourner 50 ans en arrière (sauf s'il est trop puissant). Les anciens alliés renégats sont punis encore plus sévèrement (Saddam, Noriega).
Autre devoir de l'Amérique est d'être la force principale militaire et économique. Puisqu'elle représente le Bien, elle aspire à posséder des qualités divines : la bonté, le tout savoir, le tout pouvoir, le fait d'être partout. Un doute sur la "bonté" (les bonnes intentions américaines) n'est point permis, il pousse le pays incroyant (France de Chirac) en direction du Mal.
Le "tout savoir" signifie d'accepter le système d'écoutes planétaire, des caméras partout, la création des fichiers sur tout le monde. "L'omniprésence", si elle n'est pas militaire, elle l'est culturelle (Coca Cola, McDonald's, films et télévision ; le rejet d'un de ces symboles est considéré comme antiaméricain). Seule "omnipuissance" américaine est limitée, du fait de la dette colossale des EU, et on compte sur les autres états pour établir l'ordre dans leurs pays.
Dès que les EU se sentent trahies par les alliés ingrats, ils s'enferment dans l'isolationnisme. Mais ces Etats reviennent tôt ou tard à genoux et supplient l'Amérique de les aider. Survient alors une nouvelle période de responsabilité globale. De nouveau et de nouveau.
Le nouvel instrument de Satan, depuis la chute de l'URSS, c'est le terrorisme, surtout musulman. D'après Samuel P. Huntington, le nouvel ordre mondial, ce sera le "Choc des civilisations". Cette définition me semble également d'inspiration religieuse (Armagedon).
A la poursuite des armes...
"Grosse erreur", déclare un général irakien, commentant la décision américaine de dissoudre l'armée ainsi que les diverses milices. "Les soldats sont retournés dans leurs tribus avec leurs fusils... Les Américains viennent de se créer 1,5 million d'opposants"...
/.../ Il s'agissait de donner à l'opinion et au Congrès l'impression que nous avions des certitudes absolues. Le vice-président Dick Cheney, le secrétaire d'Etat Colin Powell, le Président lui-même ont affirmé : "Nous savons exactement où sont les armes de Saddam". Nous n'avions pas la moindre idée sur l'endroit où se trouvaient les armes. Nous ne savons pas même si elles existaient vraiment.
Ironiquement, la guerre a peut-être aggravé la situation. Nous avons agi comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Un exemple: Saddam n'avait pas le matériel pour assembler une bombe nucléaire, mais il possédait le cobalt ou le césium. Aujourd'hui ils manquent à l'appel. Il ne s'agît pas de centaines de tonnes, mais de quelques kilos, de restes d'anciens programmes. De quoi construire un engin radioactif pour semer la terreur. Entre quelles mains sont-elles ? Comment vivent-ils les scientifiques qui les manipulaient ? Ils peuvent aller n'importe où: en Iran, au Turkménistan, au Pakistan ou rejoindre des groupes terroristes...
Le vice président ainsi que le secrétaire d'Etat adjoint John Bolton affirmaient que la guerre éliminerait non seulement la menace irakienne, mais qu'elle servirait d'avertissement à d'autres... Elle a eu l'effet inverse sur l'Iran et la Corée du Nord : ces pays semblent avoir conclu que se doter de l'arme nucléaire au plus vite sera la meilleure manière de se prémunir contre une attaque américaine. C'est un sérieux revers pour la politique américaine. Nous avons sans doute assisté à la première et à la dernière guerre préventive. Joseph Cirincione, prof. Univ. Georgetown, Washington. Interview, OF 1/8/2003
Charles Saint-Prot: La Pensée française
Pour une nouvelle résistance. Éditions L'Âge d'Homme, Lausanne, 2002, 194 p.
La nation française est menacée par la mondialisation qui tend à substituer aux États nationaux un État supranational qui entraînerait la mort du politique. L'auteur ne s'oppose pas à une coopération en matière économique et technologique sur le vieux continent, mais il proteste contre le remplacement des États nationaux par un État européen qui serait créé "sur les décombres des nations européennes" et tendrait à "fondre les peuples dans une citoyenneté commune". Ce serait la première étape d'un processus de globalisation qui n'est rien d'autre que l'américanisation du monde. La mondialisation, insiste l'auteur, est "l'autre nom de l'impérialisme américain", la mise en œuvre "du projet stratégique global des États-Unis", comme l'expliquent les auteurs américains eux-mêmes.
La méfiance de Saint-Prot à l'endroit de l'Union européenne et de la mondialisation est-elle excessive ? Certes, on pourrait en discuter, mais l'idée que ce livre défend, c'est que la nation est le lieu du politique. C'est elle qui "donne à l'homme sa dignité en lui permettant d'être non seulement un animal social mais plus encore un animal historique". C'est elle qui établit la société sur des rapports humains et non sur les relations d'ordre économique. Elle est "le rempart de l'humanisme et de la civilisation". Or elle est radicalement menacée par la mondialisation et le règne impitoyable de l'économie.
L'auteur ne croit pas à la fatalité et soutient que la France doit rester fidèle à elle-même et résister à toutes les formes d'impérialisme politique et économique qui tendent à la faire disparaître. Elle doit se penser comme nation si elle veut continuer à jouer son rôle historique dans la société internationale.