
Depuis l'installation des Slaves au 5e siècle, et jusqu'à l'introduction du
christianisme (à partir de 863), les documents écrits manquent en Bohême et en
Moravie. Les chroniques en latin (10e siècle et plus) sont basées en grande partie sur
des légendes.
Ces légendes ont joué un rôle des plus importants dans le mouvement national
tchèque au 19e siècle dans la résistance contre la germanisation.
Leur connaissance facilite la compréhension de la culture tchèque :
elles ont inspiré des oeuvres les plus représentatifs de l'art et de la musique.
Citons parmi les plus connues :
Et autres, de l'époque chrétienne :
Sources:
Alois Jirásek, Les vieilles légendes tchèques
E. Petiška - Jan Dolan: Légendes de Prague, édité par Martin Tour, Prague 1995, encore disponible chez quelques libraires
Un livre de M. Petiška est en cours de traduction (titre provisoire: Histoires du Royaume de Bohême).
Dans mon enfance, j'avais aussi un excellent recueil de légendes de V. V. Tomek, mais ce livre semble introuvable en France.
LP
Eduard Petiška, traduction Milada Hanáková
Sous le règne du prince Křesomysl, un petit château fort appelé Neumětely se dressait au milieu des prés entre la ville de Beroun et celle de Příbram, à l'abri d'une colline allongée. Les remparts l'entouraient à la manière d'une bague que l'on vient de passer au doigt. Au pied des murailles puissantes, une douve profonde empêchait les envahisseurs d'approcher. Selon la légende, la château fort fut la résidence d'un gentilhomme nommé Horymír qui administrait la province.
Au temps du règne de Křesomysl, le désir d'or de d'argent qui animait les gens s'accrut considérablement. Nombreux furent ceux qui quittaient leurs villages pour les rivières aurifères arrosant le sud du pays. Plus d'un laboureur abandonna sa charrue pour la batée dont s'équipaient les chercheurs d'or et, au lieu de semer du blé pour obtenir du pain, il lavait les alluvions espérant en retirer les pépites d'or. D'autres s'en allaient vers les lieux indiqués par un ancien oracle pour y creuser la terre et casser la pierre à la recherche du métal précieux. La vie se déversa des champs et des hameaux sur les rives et les collines, dans les montagnes. Les mauvaises herbes et les broussailles envahirent les exploitations et les champs déserts. La forêt récupérait peu à peu ce que l'homme lui avait jadis arraché.
Plusieurs s'effrayèrent à la vue de la dévastation du pays. Ils venaient se plaindre auprès du prince à Vyšehrad et l'appelaient à y remédier. Horymír, gentilhomme de Neumětely, vint à son tour.
- Regardez bien, sire, se lamenta-t-il, nos champs sont labourés par les sangliers, ensemencés par les forêts et par les pentes rocheuses, récoltés par le vent. Qui nous donnera à manger, si tout le monde s'en va extraire des métaux ? Nous mourrons de faim et ceux qui ont pris le chemin des rivières et des montagnes ne sauront non plus échapper à la famine. Ordonnez, sire, aux gens de s'en tenir aux moeurs de nos ancêtres et de regagner leurs champs et leur bétail.
Le prince acquiesça aux paroles du gentilhomme et promit de rétablir l'ordre. Mais à peine Horymír fut-il parti pour Neumětely, qu'il prit une autre décision. Il lui était agréable de recevoir les métaux précieux que lui apportaient les chercheurs d'or et d'accroître, grâce aux impôts et aux dons, le trésor princier. L'avidité de la richesse que cachaient les sous-sols ne manqua pas de s'emparer de lui aussi.
"En prenant la partie de Horymír et des gentilshommes mécontents, je ne gagnerai rien", réfléchit le prince, "mais si je soutiens les chercheurs d'or, le trésor de Vyšehrad enflera". Et puisqu'un prince ne manque jamais de pain, la faim qui menaçait les autres ne la dérangeait point. Les gentilshommes avaient beau espérer le rétablissement de l'ordre que le prince leur avait promis, Horymír attendit en vain obtenir la faveur princière. Les moeurs des ancêtres furent, semblait-il définitivement oubliées.
Par contre, la nouvelle de la plainte de Horymír fit le tour des chercheurs d'or. Ils se la transmettaient d'un puits de mine à l'autre, jusqu'à ce que tout le monde éprouvât pour le gentilhomme une haine implacable, car personne ne voulait en terminer avec son nouveau métier.
- Mieux vaut tuer Horymír, se firent entendre les plus impatients. On le gavera de pain jusqu'à ce qu'il en étouffe, s'écriaient d'autres.
Et la main dans la main, ils marchèrent contre le château de Horymír, assoiffés de vengeance.
Horymír vit de loin approcher la foule houleuse armée de pioches, de perches et de massues. Sachant qu'il ne pouvait pas lui résister tout seul, il alla voir son meilleur ami : ce n'était pas un être humain, mais un cheval. Ce dernier, nommé Šemík, regarda Horymír de ses grands yeux sages. Le visage de son maître lui fit deviner tout de suite l'étendu du danger mortel qu'il courait. Horymír le caressa, sauta en selle et s'écria : "Šemík, en avant !" Le cheval se cabra, franchit d'un bond les remparts et le fossé et disparut dans les forêts.
Sitôt après, les chercheurs d'or se dispersèrent dans le château de Horymír comme des sauterelles, ravageant tout ce qu'ils y trouvèrent. Ayant détruit les gerbiers, ils firent main basse sur le blé et finirent par incendier le reste pour consommer la ruine du gentilhomme. Ragaillardis par la victoire facile, ils prirent le chemin de retour en se moquant de Horymír :
- Il n'a plus à craindre la famine. Désormais elle sera pour lui la réalité.
Mais la violence n'aime pas l'isolement, elle en appelle toujours une autre. De retour à la tombée de la nuit, Horymír qui ne retrouva que de la cendre et des poutres fumantes, adjura la première étoile au-dessus de l'horizon et tous les êtres mystérieux des eaux, des prés et des forêts de faire payer les chercheurs d'or pour le tort qu'ils lui avaient fait. Il sauta sur son cheval et se hâta dans la nuit vers les puits qu'ils avaient creusés. En chemin il appela à son aide les esprits nocturnes : ils se rassemblèrent autour de lui et l'accompagnèrent jusqu'au but de sa course.
Là où les chercheurs d'or avaient ouvert la terre, Horymír la referma. Ses compagnons nocturnes l'assistèrent à remplir les puits de pierres, d'argile et de sable et à incendier les baraques et les cabanes qui abritaient ses ennemis. Puis ils se remirent en route.
Le lendemain matin Horymír se présenta à Vyšehrad dans la suite princière, frais comme s'il avait dormi toute la nuit. Peu de temps après, les chercheurs d'or en cortèges apparurent à leur tour pour se plaindre auprès du prince. En apercevant Horymír ils brandissaient les poings en sa direction.
- Est-il vrai, ce que disent ces hommes ? demanda le prince à Horymír. Et si c'est vrai, pourquoi tu leur portes préjudice ? Tu ne sais pas qu'en offensant les chercheurs d'or c'est moi-même que tu offenses ?
- Est-il possible à un seul homme de faire un tel dégât en une seule nuit ? répondit Horymír, esquivant une réponse directe aux accusations de ses adversaires.
Mais aux yeux de ces derniers il était le seul coupable : c'est lui qu'ils avaient blessé le plus, donc tout le mal qu'ils venaient de subir était sans aucun doute son oeuvre.
Se rendant compte que cela demanderait aux chercheurs d'or beaucoup de temps pour réparer les dégâts et pour arracher à la terre ses trésors, et mesurant l'étendue des pertes, le Prince fut pris d'une colère violente. Il ordonna de prendre Horymír, cet ennemi de la caisse princière, et de le garder à vue jusqu'à ce que le jugement fût rendu.
Le Prince convoqua le conseil de doyens, mais sa colère coupa court à la délibération. Il prononça le verdict : Horymír payerait de sa tête ce qu'il avait commis. Et puisque les chercheurs d'or affirmaient que dans la lueur des flammes ils l'avaient reconnu qui se ruait sur eux l'épée au clair, le Prince décida qu'il mourrait décapité par celle-ci.
Les chercheurs d'or rassemblés dans la cour de Vyšehrad éclatèrent en jubilations. Horymír courba la tête et la releva aussitôt.
- Sire, dit-il, puisque je dois mourir, donnez-moi la possibilité de me promener à cheval pour la dernière fois.
Le Prince consentit à satisfaire la dernière volonté du condamné, faisant toutefois fermer les portes du château. Les serviteurs amenèrent Šemík, Horymír lui chuchota quelques mots à l'oreille et sauta en selle. Une fois à cheval, il poussa un cri et Šemík tourna sur lui-même. Au deuxième cri, le cheval prit son élan et franchit d'un bond la distance entre les portes et les remparts. Le Prince et toute l'assistance en furent très étonnés. Horymír lança un troisième cri "Šemík, en avant !" Ceux qui se tenaient assez près auraient entendu le cheval lui répondre d'une voix d'homme : "Tiens-toi ferme, mon maître."
Et comme une flèche élancée par la corde d'arc, Šemík et son cavalier s'envolèrent au-dessus des têtes des spectateurs en franchissant les remparts et l'abîme qui s'ouvrait sous le rocher, ils traversèrent la nappe scintillante de la Vltava pour se retrouver sur l'autre rive. On dit que pendant longtemps la rivière portait leurs traces.
Les gens rassemblés à Vyšehrad coururent vers les remparts pour se convaincre qu'étaient sains et saufs le cheval et son cavalier qui étaient déjà en route pour Neumětely. Le Prince, les doyens et le peuple, tout le monde fut paralysé par cet exploit.
Le Prince se laissa attendrir par les interventions des doyens et par son propre effroi convaincu que celui qui avait survécu à un tel saut se trouvait sous la protection des dieux eux-mêmes. Il ne tarda pas à envoyer à Neumětely ses messagers pour faire savoir à Horymír qu'il était pardonné.
Horymír survécut à la haine des chercheurs d'or, à la colère du Prince, ainsi qu'au grand saut, mais son cheval en souffrit beaucoup : à partir de ce jour il dépérissait à vue d'oeil.
- Mon cher maître, dit un jour Šemík à Horymír, mes forces me lâchent vite et bientôt je te dirai adieu. J'ai satisfait ton désir, et maintenant je te demande de satisfaire le mien. Ne permets pas aux corbeaux et aux loups de s'emparer de mon cadavre pour le disperser alentour, mais enterre-moi devant les portes de ton château. C'est ainsi que, même mort, je pourrai rester avec toi.
Horymír fit ce que Šemík lui avait demandé et dès lors le pays ne cesse de raconter l'histoire de leur amitié indéfectible dont la gloire a persisté à travers des siècles.
Eduard Petiška, traduction Eva Janovcová
Quand le diable eût emporté le docteur Faust, sa maison place Charles demeura vide. Personne ne voulait y habiter et dès la tombée de la nuit, les gens l'évitaient.
On disait que la maison était hantée.
Un étudiant n'éprouvait pas de crainte.
Il vint à Prague de sa province et n'avait pas le moyen de payer un logement. Il eut l'idée de s'installer dans cette maison abandonnée que tout le monde fuyait : au moins y serait-il au calme.
Il y emménagea et fut tout content de jouir de tant de confort sans débourser un sou.
L'intérieur de la maison était luxueux, tout était resté en place, tout comme au temps du docteur Faust : beau mobilier, cheminée en marbre, bibliothèque abondamment garnie... Dans la chambre, il trouva un lit à baldaquin tout défait, comme son propriétaire l'avait abandonné quand le diable s'était saisi de lui. L'étudiant, fatigué et sans crainte, se coucha dans le lit et s'endormit d'un profond sommeil...
"Que les gens sont donc stupides", se dit-il le lendemain, en se levant tout satisfait. "Si le diable était présent, il ne m'aurait pas laissé dormir si tranquillement."
Pendant qu'il s'habillait, il remarqua qu'une dalle était légèrement soulevée et il y appuya le pied. Un bruit sourd se fit entendre. Il se figea. D'un espace ouvert dans le plafond il vit descendre un escalier qui menait vers une pièce secrète. En appuyant sur la dalle, il avait déclenché un ingénieux mécanisme.
L'étudiant monta l'escalier et se trouva dans une grande pièce, pleine de cornues et de récipients, recouverts de poussière, abandonnés là depuis l'enlèvement du docteur Faust. Il sentit un courant d'air : dans le plafond il y avait un trou. Il comprit : il se trouvait dans le cabinet d'où, jadis, le diable avait emporté l'âme de Faust...
Partout traînaient des grimoires. L'étudiant scrutait les parchemins couverts de signes mystérieux ; n'y comprenant goutte, il interrompit sa lecture. *) Puis il remarqua sur la table une écuelle en pierre noire. Quelle ne fut pas sa joie lorsqu'il vit briller au fond un écu d'argent qui semblait fraîchement frappé. Sans hésiter il s'empara de la pièce et s'en fut déjeuner. Il lui semblait que désormais rien ne pourrait l'empêcher de mener bonne vie. La maison était pleine d'objets qu'il avait tout loisir de négocier et ainsi de poursuivre sans souci ses études.
Il vécut dans la maison comme si elle lui avait appartenu depuis toujours.
Chaque jour, il trouvait un écu dans l'écuelle en pierre noire, et s'en emparait. Il ne cherchait pas à savoir qui, dans la maison vide, lui procurait cet argent. Sans doute un esprit bienfaisant. Il prit soin de bien couvrir le trou par lequel le diable avait emporté le docteur Faust, pour empêcher le froid et l'humidité de pénétrer dans le cabinet de travail, et ne s'en occupa plus. Il avait à manger, il pouvait s'acheter de beaux habits et tout ce dont il avait envie.
Il invita même des amis pour leur montrer toutes les merveilles qu'il avait découvertes dans la maison : au rez-de-chaussée, un tambour automatique se mettait à battre dès que quelqu'un mettait le pied sur une certaine dalle. Dans le jardin embroussaillé, près de l'entrée, une statue, sous l'impulsion d'un levier dissimulé dans le mur, aspergeait d'eau celui qui la regardait d'un peu près. Sur une grande table en marbre vert, un petit bateau, mû par des pagayeurs, se déplaçait comme sur une surface marine...
Les amis admiraient tout. L'étudiant ne leur montra pas une seule chose : l'écuelle noire où, chaque matin, le soleil faisait briller une pièce d'argent.
Au début, quand il trouvait son pécule, il se disait n'arriver jamais à le dépenser.
Mais à mesure qu'il s'habituait à l'opulence, un écu par jour ne lui suffisait plus.
Il décida de consulter les livres du docteur Faust, restés dans le laboratoire, pour trouver le moyen magique de multiplier les écus.
Il ouvrit l'un d'eux et se mit à invoquer le diable.
Pendant plusieurs jours, l'étudiant ne parut pas auprès de ses amis à l'auberge où ils avaient coutume de faire ribote. Ils résolurent de lui rendre visite.
Ils frappèrent à la porte, actionnèrent la cloche, appelèrent. Mais la maison restait muette. Les amis la contournèrent et escaladèrent le mur du jardin.
Ils parvinrent à l'entrée, où le tambour mécanique battit pour les accueillir. Mais ses coups résonnaient lugubrement dans le sombre passage.
Ils traversèrent plusieurs pièces vides avant d'accéder au laboratoire où régnait un grand désordre, comme si une bataille y avait lieu. Un grimoire aux parchemins déchirés gisait sur le sol auprès d'une chandelle noire, renversée avec son chandelier.
Et on respirait une âcre odeur de souffre...
En levant les yeux, les jeunes gens aperçurent dans le plafond un énorme trou. Épouvantés, ils se précipitèrent hors de la maison. Ils avaient compris que leur ami avait pactisé avec le diable et que celui-ci s'était emparé de lui...
La sombre demeure au coin de la place resta dès lors inoccupée pendant de longues années...
*) Un livre de 400 pages, écrit
à l'aide de l'alphabet inconnu, et qui a séjourné au 16e siècle à Prague, est disponible sur
le Web. Jusqu'à présent personne n'a réussi à le déchiffrer. Si vous voulez tenter votre chance,
cherchez des infos sur le Manuscrit de Voynich.
